Des leaders politiques nigérians ont demandé au Président Muhammadu Buhari de reprendre le contrôle de la péninsule de Bakassi, rétrocédée au Cameroun en 2008. Ils estiment ce dernier n’aurait pas respecté certains engagements. Cet appel fait craindre un nouvel épisode dans une affaire que l’on croyait classée.

S’achemine-t-on vers un retour du différend frontalier entre le Cameroun et le Nigeria à Bakassi? La question se pose et fait encore la une des journaux et des sites d’information camerounais. En effet, lors d’une visite effectuée mardi 18 août dans l’État fédéral nigérian du Cross River, limitrophe au Cameroun, Femi Fani-Kayode, le leader du People’s Democratic Party (PDP) et ancien ministre de l’Aviation, a appelé le Président nigérian Muhammadu Buhari à asseoir de nouveau son autorité sur la péninsule, rétrocédée au Cameroun en 2008 à la suite d’une décision de la Cour internationale de justice de la Haye (CIJ) de 2002.

Dans une interview accordée à la presse locale au cours de sa visite, cette figure politique nigériane, soutenue par le gouverneur du Cross Rivers, accuse le Cameroun de n’avoir pas respecté certains termes de l’Accord de Greentree -signé le 12 juin 2006 sous l’égide des Nations unies entre les deux pays pour mettre un terme à ce différend frontalier- et de ne pas prendre soin des populations vivant à Bakassi. Les deux hommes estiment que depuis que cette zone a été rétrocédée, rien n’a été fait pour son développement. Pire encore, les choses semblent avoir plutôt reculé.

«Je soutiens fermement que la cession du territoire au Cameroun était illégale et qu’il appartient donc toujours au Nigeria», a déclaré Femi Fani-Kayode.

Alors que le gouvernement camerounais n’a toujours pas réagi, des observateurs de Yaoundé voient en cette déclaration une «effronterie» à laquelle il pourrait répondre en fonction de la tournure que prendront les choses. Pour Paul Yombo, chercheur au département de politique internationale de l’Institut des relations internationales du Cameroun (IRIC), interviewé par Sputnik, si la nécessité l’impose, le chef de l’État camerounais pourrait par exemple «apporter une réponse politique en rappelant l’Accord de Greentree et en mettant en avant les relations de bon voisinage» entre les deux pays. Mais aussi monter d’un cran si les autorités nigérianes épousent l’idée de ces leaders politiques à travers «une réponse juridico-diplomatique qui ferait intervenir les instances internationales».

Un territoire négligé par le Cameroun

D’une superficie de 1.000 km², Bakassi est un territoire situé à la frontière entre le Nigeria et le Cameroun. Il a fait l’objet d’un sérieux contentieux entre les deux pays et la CIJ, saisie par le Cameroun en 2002, avait rendu un arrêt confirmant la souveraineté du Cameroun sur cette presqu’île réputée riche en pétrole et en ressources halieutiques. Une victoire judiciaire entérinée par l’Accord de Greentree en 2006. Le 14 août 2008, les deux pays, par l’intermédiaire de leur ministre de la Justice, ont paraphé l’accord de rétrocession à Calabar, capitale de l’État nigérian de Cross River, dont dépendait Bakassi.

Seulement depuis lors, et malgré les projets annoncés à grand renfort de publicité, cette partie du pays demeure enclavée et les populations abandonnées à elles-mêmes. Déjà en juin dernier, au cours d’une cérémonie de remise de logements sociaux aux habitants nigérians de Bakassi, Ben Ayade, le gouverneur de l’État du Cross River, se désolait de la précarité des populations locales et avait manifesté sa volonté de revoir le Nigeria occuper ce territoire. Si beaucoup d’observateurs estiment que le Cameroun ne s’est pas véritablement investi à Bakassi sur le plan socioéconomique, Paul Yombo reconnaît tout de même quelques initiatives à mettre à l’actif du gouvernement de Paul Biya.
«Je ne pense pas que l’on puisse dire que le Cameroun n’a rien fait depuis la rétrocession. Il y a régulièrement installé des représentations officielles de l’État. Il y a une présence de l’administration territoriale dans cette péninsule, des forces de l’ordre, des écoles…», soutient-il.

L’accord de rétrocession entre les deux pays prévoit également que les 30.000 à 40.000 habitants de la péninsule, principalement des familles de pêcheurs nigérians, ont le choix entre une émigration au Nigeria ou un maintien sur place, avec ou sans l’adoption de la nationalité camerounaise. Jusqu’à ce jour, la population de la localité demeure majoritairement nigériane.

De quoi craindre le retour des tensions transfrontalières?

Ce différend frontalier avait déjà failli provoquer une guerre entre les deux pays en 1994, le Nigeria et le Cameroun se disputant cette zone marécageuse aux confins du delta du Niger, déterminante pour délimiter la frontière maritime dans des eaux poissonneuses au sous-sol riche en pétrole.

Le territoire de Bakassi, du fait de sa position stratégique, demeure donc au centre des convoitises des autorités nigérianes. Malgré l’intermédiation de l’ONU, qui s’est impliquée au plus haut niveau, Abuja semble n’avoir jamais renoncé à la reconquête de cette presqu’île. Cette sortie peut-elle prêter le flanc à un nouveau conflit?
Improbable, estime Paul Yombo. Pour l’analyste, «l’Accord de Greentree a été enregistré par les Nations unies comme la première grande victoire de la justice internationale».
«De ce point de vue, il serait hasardeux qu’une quelconque remise en question de ces accords soit à l’ordre du jour. Au Nigeria, je ne vois pas le Président Buhari prendre un tel risque», souligne-t-il.

Régulièrement soupçonné de nourrir des ambitions impérialistes sur ce territoire, le Président nigérian avait donné sa position en 2016 au cours d’une visite de son homologue camerounais Paul Biya. Il avait saisi l’occasion pour réaffirmer solennellement l’engagement de son pays à respecter la décision de la CIJ et l’Accord de Greentree. Dix-huit ans après cette décision de justice, ces nouvelles déclarations nigérianes au sujet de Bakassi font craindre l’ouverture d’un nouveau front au moment où le Cameroun fait déjà face à un conflit séparatiste dans cette partie du pays.

Une région qui reste elle aussi soumise aux actions de groupes de rebelles nigérians, qui excellent dans le trafic de pétrole et le trafic d’armes.

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